Lewis ruling article from Le Monde in French

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LE MONDE/VENREDI 23 JUIN 1995/Page 11

Bernard Lewis condamné pour avoir nié la réalité du génocide arménien
Selon le tribunal, l'historien a commis une <<faute>>

LE TRIBUNAL de grande instance de Paris a condamné, mecredi 21 juin, l'historien américain Bernard Lewis à verser 1 franc de dommages et intérêts au Forum des associations arméniennes de France et à la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra). La première chambre civile, présidée par Jacqueline Cochard, a estimé qu'il avait commis << une faute >> en déclarant, le 13 november 1993 au journal Le Monde, que la qualification de génocide, attribuée aux massacres perpétrés par les Turcs en 1915, n'était que << la version arménienne de cette histoire >> ;. Si le procès s'était déroulé dans une salle pleine et une atmosphère très tendue (Le Monde du 19 mai), le jugement a été accueilli dans le plus grand calme par la demi-douzaine de militants arméniens qui avaient fait le déplacement. Une esquisse d'applaudissements, quelques embrassades dans le hall, rien de plus. Une attitude à l'image d'une décision qui, si elle constitue une première, n'en demeure pas moins très modérée.

Les magistrats se sont bien gardé de se faire juges de l'Histoire. << Il n'appartient pas au tribunal d'appré et de dire si les massacres commis de 1915 à 1917 constituent, ou non, le crime de génocide >>. D'autant, ajoutent-ils, que << l'historien a, par principe, toute liberté pour exposer selon ses vues personnelles les faits >>.

Cette liberté connaît touefois une limite: celle de la responsabilité. Celle-ci veut que, en vertu de l'article 1382 du code civil, celui qui commet une << faute >> et cause un dommage à autrui se doit de le réparer. Comme les autres, l'historien se doit de dire la vérité, rien que la vérité. Et, en l'espèce, toute la vérité. Or, &eacutecrit le tribunal, << c'est en occultant des éléments contraires à sa thèse que le défendeur a pu affirmer qu'il n'y avait pas de "preuve sérieuse" du génocide arménien >>. Le jugement cite notamment la déclaration, en 1985, de la sous-commision de l"ONU chargée de la répression et la prévention du génocide, la résolution du Parlement européen du 18 juin 1987, ou encore les travaux du colloque international de Paris d'août 1984...Autant d'éléments qui, s'ils ne constituent pas des positions indiscutables, quoi qu'il en soit, d'accréditer l'idée que << la réalité du génocide ne résulterait que de l'imagination du peuple arménien >>.

En passant sous silence ces << éléments d'appréciation convergents >>, révélant que << la thèse de l'exitence d'un plan visant à l'extermination du peuple arménien n'est pas uniquement défendue par celui-ci >>, Bernard Lewis a donc commis une faute. Le tribunal se refuse toutefois de suivre les associations arméniennes qui accusaient l'éminent orientaliste d'avoir agi en << véritable propagandiste >>. << Il n'est nullement établi qu'il ait poursuivi un but étranger à sa mision d'historien >>, insistent les juges. Simplement, il a << manqué à ses devoirs d'objectivité et de prudence, en s'exprimant sans nuance, sur un sujet aussi sensible >>. << Ses propos, conclut le tribunal, susceptibles de raviver injustement la douleur de la communauté arménienne, sont fautifs et justifient une indemnisation.>> Une indemnisation minimale, bien inférieure à celle demandée par le Forum arménien. Mais mecredi, pas un militant présent au Palais ne songeait à faire les comptes. Eux ne voulaient voir que le principe.

Nathaniel Herzberg

Source: http://users.ids.net/~gregan/lemd_fr.html